Les frères ennemis du rugby parisien

Racing vs. Stade Français, un derby pas seulement sur les terrains verts.

Le match qui opposera demain après-midi le Stade Français au Racing Métro 92 est bien plus que le second derby parisien du championnat de France de rugby 2009-2010. La rencontre qui opposera sur terrain neutre -le stade Charlety -le club de la capitale à son nouveau rival des Hauts-de-Seine ne manque pas de portée symbolique, alors même que, performant et qualifié pour les phases finales, le Racing confirme ses nouvelles ambitions et renoue avec son passé glorieux. Il flotte d’ailleurs sur ce match comme un petit parfum d’histoire, Stade Français-Racing ayant été l’affiche de la première finale du championnat de France de rugby, le 20 mars 1892, le Racing l’emportant sur le score maigrelet de 4 à 3. Pour la petite histoire, on rappellera aussi qu’avant de prendre le contrôle du Stade Français, Max Guazzini s’était intéressé au Racing, où il avait été poliment éconduit. Deux grands clubs à Paris  : une situation que l’on apprécie au plus haut point du côté de la Fédération française de rugby « On parle beaucoup du rugby des grandes villes mais, en dépit de beaucoup d’efforts, il peine encore à s’y implanter. Il reste un sport moins populaire que le football. Alors, deux clubs à Paris, c’est formidable. Il faut remonter aux années 1960 pour retrouver cela », s’enthousiasme le vice-président de la FFR en charge de la communication, Bernard Godet. A l’instar de bien des observateurs, ce dernier souligne de surcroît qu’à l’heure du « rugby business » Paris et son agglomération peuvent, de par leur potentiel économique et démographique, aisément « porter » deux clubs de rugby professionnels.

L’envol du Racing

« Sur un plan théorique, deux grands clubs de rugby peuvent coexister à Paris. Le Grand Londres compte six clubs de football et trois clubs de rugby de haut niveau », rappelle Vincent Chaudel, responsable du département management du sport du cabinet Ineum Consulting. En clair, le rugby peut, sur le papier, réaliser ce que le tout puissant football n’a pas été en mesure de faire depuis une quarantaine d’années avec une seule tête d’affiche depuis 1970, le PSG, abstraction faite des allers-retours du Red Star entre les 1 ère et 2 e divisions au tout début des années 1970, ou de la désastreuse expérience du… Racing, une décennie plus tard.

A première vue, la situation est toute autre pour le ballon ovale. Le XV du Racing Métro 92 est non seulement soutenu par un homme d’affaires riche et chevronné, Jacky Lorenzetti, fondateur du groupe immobilier Foncia (revendu à prix d’or en 2007), mais il est sportivement performant. Indubitablement, son entraîneur, Pierre Berbizier, ancien sélectionneur de l’équipe de France, a su tirer le meilleur de l’arrivée de stars recrutées à grands frais par Jacky Lorenzetti, dont le très emblématique Sébastien Chabal, rentré d’Angleterre, sans parler du champion du monde sud-africain François Steyn. En parallèle, le Stade Français a été cette année « sur le reculoir ». Epilogue d’une deuxième saison ratée d’affilée, le club parisien, cinq fois champion de France depuis son accession à l’élite en 1997 – son dernier titre en date remonte à 2007 -, rate pour la seconde fois en treize ans les phases finales. Cet échec sportif intervient aussi alors que le club, présidé depuis 1993 par Max Guazzini est à un tournant. Détenteur de 74 % du capital, l’ex-dirigeant de NRJ, qui a sorti le Stade Français des oubliettes et l’a ancré au plus haut niveau, prépare une ouverture du capital à des investisseurs afin, dit-il, de « préparer l’avenir » (lire ci-dessous). En outre, un projet de supporters-actionnaires, sur le modèle des « socios » espagnols, est en préparation. Conséquence d’une saison ratée et marquée de moult vicissitudes, le « trou » de l’ordre de 1 à 1,5 million d’euros dans un budget de 21 millions relèverait de l’anecdote.

Les enjeux du stade

La nouvelle donne pour l’équipe, qui a aussi forgé sa célébrité avec son calendrier et ses maillots roses, c’est également le coup d’envoi du très controversé projet de reconstruction et d’extension à 20.000 places de son stade Jean-Bouin, à proximité du Parc des Princes, dans l’Ouest parisien. Après bien des soubresauts, la majorité du Conseil de Paris, emmenée par un maire, Bertrand Delanoë, proche de Max Guazzini et fervent supporter du Stade Français, vient en effet de se prononcer en sa faveur. Mais l’opposition à ce projet, chiffré à 157 millions d’euros, n’a pas désarmé, tant du côté des riverains que des politiques. « Tous les rapports sur les stades disent que l’investissement, le gros de l’investissement, doit être porté par le privé, par le club. Que la collectivité veuille participer intelligemment en investissant dans des équipements annexes d’intérêt général, pourquoi pas. Mais là, que demande-t-on aux Parisiens ?  Mettre 150 à 200 millions d’euros avec les investissements annexes , pour voir. En tant qu’élu local, je dis non », déclare notamment Jean-François Lamour, député et conseiller de Paris, en première ligne dans ce dossier. De son côté, la mairie de Paris précise que le coût du projet global est bien de 157 millions d’euros, dont 137 millions pour la seule reconstruction du stade.

L’ancien ministre des Sports, qui plaide pour un réaménagement bien moins coûteux du stade de Charlety, est d’autant plus vent debout que, selon lui, le Stade Français « repose sur un seul homme », Max Guazzini, et s’il lui reconnaît son engagement « passionné »« cela ne fait pas tout ». A contrario, Jacky Lorenzetti, qui veut faire financer par le privé la réalisation à Nanterre du nouveau stade du Racing,« est dans un schéma moderne de bon sens », constate Jean-François Lamour, qui balaie d’un revers de la main l’éventualité d’un conflit gauche-droite dénoncé par certains (d’autant que le Racing renaît dans un département, les Hauts-de-Seine, tenu par l’UMP…).

Concentration géographique

Pour l’une comme pour l’autre des deux équipes, cette problématique du nouveau stade est cruciale car l’équipement sera au coeur de leur financement futur.  « Dans l’absolu, deux clubs à Paris, c’est possible. Le potentiel est énorme chez les VIP, mais tout est lié à l’aboutissement de leur projet de stade. Si l’un des deux clubs ne va pas au bout, il ne sera pas viable à terme », estime Frédéric Boltony, économiste du sport associé au Centre du droit et d’économie du sport de Limoges. Vincent Chaudel soulève un autre problème de fond : la localisation des stades. « On peut s’interroger sur la concentration géographique des équipements. Le Stade Français et le Racing ont l’un et l’autre fait leur histoire dans l’Ouest parisien », relève le consultant.

A contre-courant de bien des spécialistes, ce dernier estime même que les deux clubs pourraient être confrontés à « un problème de positionnement ». « Le Racing comme le Stade Français restent des clubs "paillettes" ou VIP même si le premier est plus dans la tradition du rugby, et le second plus festif. Or ils pourraient être amenés à chasser sur le même territoire », observe-t-il. La coexistence des deux équipes se jouera donc autant sur le terrain que dans les tribunes. Pour Jacky Lorenzetti, cette cohabitation n’est pourtant pas un problème. « Il y a régulièrement dans le Top 14 des matchs délocalisés dans des grands stades, comme le Vélodrome, à Marseille, pour Toulon, ou le Stade de France pour le Stade Français, avec à chaque fois des affluences de 60.000 ou 80.000 spectateurs. Cela prouve qu’il y a un vrai engouement pour le rugby qui vient marcher sur les plate-bandes du football. Cette saison nous avons joué une fois à domicile alors que le Stade jouait à Saint-Denis, nous avons quand même eu 11.000 spectateurs. La zone de l’Ile-de-France est assez grande pour deux. » Chacun pourrait donc avoir son public.  Le Stade Français, qui a bouleversé le rugby français avec ses grands matchs-spectacles « est condamné à créer l’événément » affirme Frédéric Boltony, et attire les jeunes. Le président du Racing reconnaît lui que son public est peut-être plus âgé et plus familial.

CHRISTOPHE PALIERSE AVEC PHILIPPE BERTRAND, Les Echos

Racing Metro 92

· Création en 1882 du Racing, qui devient Racing Club de France en 1885 (la section rugby est créée en 1890)
2001 : fusion avec l’US Metro.
· Président : Jacky Lorenzetti.
· 5 titres de champion de France : 1892, 1900, 1902, 1959 et 1990.
· Budget  : 15,9 millions d’euros.
· Stade : Yves-du-Manoir (Colombes).
14.000 places.
30 entreprises membres du « Racing Business Club ».
· Projet de stade : 30.000 places avec toit amovible, à Nanterre, sur le site des Bouvets, qui appartient à la ville de Puteaux ; 180 millions d’investissements sur fonds privés.

Stade Français

· Création en 1883
1995 : fusion avec le CASG Paris, alors en groupe B et locataire du stade Jean-Bouin.
· Président : Max Guazzini.
· 13 titres de champion de France : 1893, 1894, 1895, 1897, 1898, 1901, 1903, 1908, 1998, 2000, 2003, 2004, 2007.
· Vainqueur de la Coupe de France  : 1999.
· Vice-champion d’Europe : 2001, 2005.
· Budget  : 21 millions d’euros.
· Stade : Jean-Bouin (Paris 16e).
10.000 places assises.
80 entreprises membres du « Stade Français Business Club ».
· Projet de stade : 20.000 avec le projet de reconstruction et d’extension (lancement des travaux de démolition prévu cet été)  ; 157 millions d’euros d’investissement (200 millions selon les détracteurs compte tenu des aménagements annexes) sur fonds publics.

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Une réflexion sur “Les frères ennemis du rugby parisien

  1. Quand j’entends un Boudjellal ou un Aulas (qui a des vus sur le LOU) dire qu’il pourront d’ici 2 ou 3 ans aligner des budgets de 25 à 30 millions d’euros. Quand je vois les projets géants du Stade français et du Racing (qui devrait à son tour délocaliser certains gros matchs au SDF) je me dis que les villes moyennes comme Perpignan, Clermont, Biarritz vont avoir du mal à rester en haut de l’affiche. Lorenzetti serait candidat pour récupérer le Parc des Princes, comme ça il pourrait faire jouer le Racing Métro pour ses gros matchs porte d’Auteuil à moindre frais !

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