« L’esprit rugby » est-il menacé ?

Les arbitres de plus en plus souvent la cible des entraîneurs qui doivent supporter davantage de pression.

Le rugby est la mode. mais face à son succès populaire, ne risque-t-il pas de perdre ses valeurs ?
Le rugby insiste beaucoup sur ses valeurs . Mais il doit être vigilant aux comportements liés à l’arrivée d’un nouveau public et aux comportements des entraîneurs.

Fréquentation dans les stades en hausse. Chiffres d’audience à la télévision suivant la même courbe. Écoles de rugby gavées depuis la dernière Coupe du Monde. Le rugby est assurément à la mode. Et il plaît particulièrement aux spectateurs et aux partenaires quand il surfe sur la vague de la convivialité. Valeurs, le mot est breveté. Le rugby en a fait – à juste raison – son fonds de commerce depuis des lustres. Seulement voilà, ce sport a toutes les chances d’être un jour en danger suivant qu’on applique à la lettre la formule chère à l’un de nos confrères : « Plus il y a de monde, plus il y a de cons. »

LA MAUVAISE PUBLICITÉ DES ENTRAÎNEURS

Un peu d’observation du comportement des spectateurs dans les tribunes, depuis le début de la saison, nous mène sur cette voie. Des supporters clermontois se sont plaints de la réception bayonnaise. Nous avons assisté à des incivilités entre supporters biarrots et toulousains. L’utilisation, dans les tribunes de Mayol lors de Toulon – Bayonne, d’un laser dirigé contre l’arbitre puis contre le buteur adverse dans les tribunes nous a été rapporté. Sans oublier les sifflets systématiques contre le buteur adverse malgré les recommandations du speaker. Rien de bien méchant dans un sport qui connaît encore dans son secteur amateur des débordements le long de la main courante. Mais l’alerte est réelle si ce sport ne veut pas suivre les chemins parfois tortueux du football.

Cette alerte est d’autant plus réelle quand le bord du terrain est de plus en pollué par le comportement d’entraîneurs se plaignant de l’arbitrage. Alors que le nombre d’entraîneurs suspendus est en train d’exploser, le patron des arbitres, Didier Méné (lire ci-contre), y voit un véritable danger pour les valeurs de ce sport.

C’est aussi le signe que la commission de discipline est décidée à se montrer intransigeante. Toujours en avance quand il s’agit de prévention, le rugby a aussi compris que la répression était indispensable pour maintenir les barrières.

L’ENJEU DES DROITS TV

Le sujet de l’esprit rugby est d’autant plus sensible cette saison qu’il coïncide cette année avec la renégociation des droits TV dont l’appel d’offres devrait être lancé à la fin du mois de novembre. Pour Pierre-Yves Revol, le président de la Ligue de rugby, la position de son sport reste actuellement favorable : « C’est le seul sport collectif où la compétition nationale a le leadership au niveau mondial. Le Top 14 est devenu le championnat des clubs le plus attractif au niveau mondial. Ensuite, plusieurs facteurs nous sont favorables. La croissance du produit rugby, la fréquentation dans les stades, la croissance de notre audience. Le rugby n’est pas dans la position dans laquelle il était il y a quelques années. Et c’est vrai qu’aujourd’hui, notre compétition arrive à maturité et présente des perspectives de développement importantes. Quand on a un produit attractif, on est relativement serein. On peut penser que les opérateurs pourront le reconnaître car comme nous, ils analysent les chiffres et l’audience. » D’ici, le rugby a donc intérêt à se mettre en… valeurs…

Philippe Lauga Depeche.fr

interview : Didier Méné, président de la commission centrale des arbitres.

Méné: «trop de prévention tue la prévention»

Êtes-vous inquiet de voir tant d’entraîneurs sanctionnés depuis le début de la saison ?

« Oui (ferme). »

Mais encore…

« Il faut punir (silence). Les sanctions vont dans le bon sens. On a réuni les entraîneurs le 5 juillet. On a échangé avec eux deux fois par saison. On leur donne des outils tout au long de l’année à travers des rapports d’évaluation. Il y a également la possibilité d’échanger avec la commission centrale des arbitres ainsi qu’avec les arbitres à froid. Cela fait deux saisons qu’on va au bout de l’échange. La majorité des entraîneurs joue ce jeu-là. Mais ceux qui ne le jouent pas et s’épanchent dans la presse, il faut les punir entre guillemets. Si on ne proposait rien, je comprendrais mais là on propose un cadre d’échange. De plus, on n’a jamais fait autant pour la sélection des arbitres. On n’est sans concession envers nous-mêmes. Il faut punir les entraîneurs qui ne supportent pas la pression qu’ils ont. »

On voit également de plus en plus de joueurs qui parlent à l’arbitre pendant le match. Est-ce que l’arbitre n’est pas victime de son rôle pédagogique, à savoir qu’il explique trop ses décisions et qu’il ouvre ainsi un dialogue…

« C’est à chaque arbitre de fixer les limites. Le seul moment où l’arbitre doit parler c’est quand il doit expliquer sa décision. Quand un arbitre appelle cinq fois le capitaine pour s’expliquer, c’est une perte d’autorité. Trop de prévention tue la prévention et l’arbitre peut perdre le fil techniquement ainsi que la direction du jeu. »

Craignez-vous cependant qu’on atteigne les limites du football ?

« Si on continue comme ça oui. On y va tout droit en ce qui concerne les entraîneurs. Pas avec les joueurs qui restent l’oasis. Quand je lis les comptes rendus de football, il y a la moitié des matches où on parle d’arbitrage. Dans le rugby, cela devient pareil. Ce sont les arbitres qui seront les plus forts qui resteront, les faibles iront ailleurs. Avec ma souplesse légendaire, je suis l’homme idoine… »

supporters. Ils veillent eux-aussi sur le rugby.

Les supporters sont confiants mais vigilants

D’accord, il n’y a rien de grave. Des incidents, certes mais mineurs et sporadiques. Nous n’en sommes pas aux batailles rangées que l’on peut voir ailleurs. Mais le rugby peut-il être victime de son succès avec l’arrivée de nouveaux supporters ? Rien n’est moins sûr.

Pour Jean-Marc Arnaud, président du club de supporters du Stade Toulousain « Le Huit », les choses n’ont guère changé au fil des années : « Je ne vois pas plus de hargne dans les stades qu’il y a dix ans. C’est vrai que le succès attire un public nouveau qui ne possède pas vraiment la culture du rugby. Mais la médiatisation de certains événements qui n’ont pas lieu d’être, fait que les gens sont plus vigilants. Quand je vois tout ce que certains ont fait sur une bagarre entre deux supporters lors de Stade-Toulon la saison dernière, je ne comprends vraiment pas. »

Mais des buteurs sifflés, des équipes huées à leur entrée sur la pelouse, il y en a partout.

Parce qu’il est le gardien de certaines valeurs, le rugby attire de plus en plus de monde dans les stades.

DU SUPPORTER AU SPECTATEUR

La saison dernière, la moyenne du Top 14 s’établissait à plus de 13 500 spectateurs, un chiffre en constante augmentation depuis plusieurs années. Les matchs délocalisés sont devenus monnaie courante. Les affluences enregistrées au Stade de France, au stade Vélodrome de Marseille ou encore au Stadium de Toulouse ont bien évidemment fait grimper cette moyenne. C’est d’ailleurs une donnée importante pour Jean-Marc Arnaud : « Le fait d’aller jouer dans de plus grands stades fait que les gens sont plus vigilants. Le public qui y vient n’est pas forcément un public de puristes. Et il est bien plus exigeant au niveau des résultats, au vu du prix qu’il paye pour assister au spectacle. Le puriste lui, se retrouve toujours autour de son équipe. »

En effet, on peut se souvenir que le Leinster a été conspué lors de la demi-finale de H-Cup au Stadium de Toulouse. Ou du traitement infligé dans la plupart des stades à Mathieu Bastareaud, conspué pour ses frasques néo-zélandaises.

Heureusement pour le rugby, tout ceci n’est encore rien en comparaison du football.

La pression médiatique reste un ton en dessous, et si l’on compare les deux « clasico » français du football (OM-PSG) et du rugby (Toulouse-Stade Français). Mais aussi du climat chez les supporters.

D.P.

Revol: «veiller à la pérénnité de nos valeurs»

Avec une augmentation de la fréquentation des stades, craignez-vous de possibles dérapages ?

C’est un sujet auquel la Ligue est sensibilisée depuis plusieurs années. Effectivement, plus notre public s’élargit, plus on accueille une frange de nouveaux spectateurs. Il est évident qu’il faut vraiment veiller à ce que notre nouveau public s’adapte à nos comportements et à nos valeurs. On a d’excellents ambassadeurs que sont les joueurs et il faut en permanence rappeler à tous entraîneurs et dirigeants qu’ils doivent avoir le même comportement que les joueurs. Il y a parfois des petits dérapages. Il n’y a rien eu de très grave. Mais à chaque dérapage, il faut rappeler aux uns et aux autres que notre comportement fait partie du patrimoine et qu’il est important de le préserver. »

Vous parlez d’ambassadeurs mais justement, on peut penser qu’en ce moment, les entraîneurs ne sont pas les meilleurs ambassadeurs du monde…

Oui mais de tout temps, au bord du terrain, quelles que soient les disciplines y compris le rugby, il y a eu des tensions sur les bancs de touche. L’important, encore une fois, est qu’on évite des dérives significatives. Et globalement, c’est le cas. La commission de discipline est intransigeante. Elle a raison. Elle convoque et sanctionne les entraîneurs lorsqu’il y a de petits dérapages. Mais il ne faut pas confondre petits dérapages liés à la passion et incidents majeurs.

Y a-t-il des risques à se retrouver avec les mêmes maux que le football ?

Notre sport est régi par des règles assez différentes de celles du football. Par exemple, en matière de droits télé, nous avons une répartition relativement égalitaire entre les clubs. Quand on rentre dans le rugby, on adhère à un dispositif de répartition. On adhère à des principes de régularité, à une certaine forme de convivialité. Je pense que globalement, l’arrivée de nouveaux profils ou de profils différents est bonne pour le rugby parce qu’il ne faut pas trop de consanguinité. C’est bien de s’oxygéner mais il faut veiller à ce que les nouveaux acteurs s’intègrent au mieux dans leur environnement et contribuent eux aussi à la pérennité de nos valeurs. Alors, en fonction des profils, des circonstances, cela peut prendre plus de temps avec certaines personnes qu’avec d’autres. Mais je crois que les nouveaux présidents s’intègrent progressivement à notre univers. Avec leurs profils, il ne faut pas non plus d’uniformité ou de banalisation. »

Ladepeche.fr

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